édouard sautai
 
 

Julia Peker. "L'œil pris au jeu"


L’univers d’Edouard Sautai est tout entier sous le signe de la perturbation : changement d’échelles et décors en trompe-l’œil déstabilisent le regard, pour défaire subrepticement les cadres ordinaires de la perception et les carcans de la réalité.
Les frontières se brouillent entre la carte et le paysage, le jouet et l’objet, le décor et la réalité, le monde de l’enfant et celui de l’adulte, l’installation éphémère et la permanence de l’image photographique. Loin de prendre parti pour l’un ou l’autre de ces termes, Edouard Sautai tient dans sa main de magicien les différents éléments de l’alternative. Il métamorphose de bout en bout le familier tout en lui conservant son visage, puise dans les matériaux les plus ordinaires pour inventer un monde nouveau.

Une vidéo réalisée en 2006, Plan de vol, retrace un parcours triangulaire dans les airs qui surplombent le massif alpin. Une carte en relief est filmée de très près, et une voix trace le chemin à suivre à travers les montagnes, nommant les lieux au rythme de l’avancée de la caméra.
Vu à hauteur de nuages, le paysage devient une carte où le regard prend plaisir à s’orienter. Ici, c’est la carte qui est vue à une hauteur inhabituelle, et qui devient paysage. Les noms de lieux se succèdent comme s’ils se dévoilaient progressivement à l’horizon, et l’énonciation prend l’ampleur d’une description.
Les mouvements de la caméra tenue à main levée reproduisent les secousses d’un deltaplane porté par la force de l’air. La lenteur de sa progression sur la carte restitue miraculeusement l’incroyable étendue du parcours projeté, initie à un temps suspendu où les régimes habituels de vitesse sont entièrement déréglés.

Le jeu sur les changements d’échelle est une des grandes directions pour s’orienter dans cette œuvre. Des Constructions de Séoul aux Constructions de campagne, différentes séries de photographies introduisent dans les villes et la campagne des constructions miniatures, plus petites encore que des maisons de poupée.
Au cours d’une résidence en Corée, Edouard Sautai a sillonné les rues de la capitale, glanant dans les débris de la reconstruction les matériaux de ses cabanes éphémères. Placées à bonne hauteur, ces miniatures s’intègrent à l’ensemble urbain, et le jeu des perspectives fait illusion.
Les Cabanes de campagne procèdent au même arpentage au sein de la nature : nichées à l’ombre de brins d’herbe hauts comme des arbres, de toutes petites maisons faites de brindilles et de paille s’insèrent dans une végétation luxuriante.

Ces photographies sont réalisées sans le moindre artifice numérique. L’illusion est le résultat d’une mise en scène temporaire : les miniatures sont placées au premier plan et surélevées, cadrées de telle sorte qu’elles semblent aux dimensions de l’espace qui les environne.
Le subterfuge est habilement mis en place, mais sa réussite ne tient pas à une dissimulation totale. La précarité des matériaux choisis attire l’attention : ces singulières constructions sont aux proportions de l’ensemble qui les accueille, mais sans être pour autant absorbées par lui. Taillés dans l’éphémère, ces abris dépeuplés sont moins des maisons que des cabanes, et cette nuance abrite un art de l’installation.

Dans ses photographies, ses vidéos, ses sculptures, ou ses dessins, Edouard Sautai procède toujours à une performance.
Différentes séries de dessins sont consacrées à des villes asiatiques : ils élaborent de complexes structures architecturales, reproduites à main levée, sans le support d’aucune règle ni aucun instrument de mesure. La rigueur de ces constructions géométriques contraste avec l’intensité d’un trait tiré au péril d’un infime tremblement.
La récente série des dessins en points est aussi simple dans son principe que complexe dans son résultat : la forme des objets est projetée sur le papier en traçant des points numérotés, et n’apparaît que dans un second temps, une fois tous les points reliés les uns aux autres.
Chaque dessin met à nu le geste fragile par la grâce duquel une forme apparaît. Le règne de l’illusion et de copie s’efface, au profit d’une image métamorphosée par l’œil et la main.

Edouard Sautai photographie comme il dessine, en laissant toute sa place au surgissement.
Aucune de ses oeuvres ne reproduit une réalité existant en dehors d’elle. Loin d’être le simple témoin d’un événement, l’empreinte d’une réalité factuelle, la photographie fabrique un univers, invente de nouvelles lois de proportion. Le point de vue choisi bouleverse les échelles de grandeur : il masque les ressorts de l’artifice, créant l’improbable harmonie du grand et du minuscule.
L’affiliation initiale d’Edouard Sautai au Land Art a évolué, car il ne s’agit plus dans ses récents travaux de garder la trace d’un événement ponctuel. La photographie n’est pas simplement un document sur une performance réalisée in situ, un outil au service de l’éphémère : elle est en elle-même une performance. Seul le cadrage vient parachever le décor, mettant en scène un monde singulier, tout entier contenu dans le champ découpé par l’objectif.
 
Dans plusieurs séries de photographies, la voiture miniature fait irruption au cœur de la réalité adulte, au détour d’un dispositif technique analogue.
Les jouets pour enfants habituent dès le plus jeune âge à désirer cet objet incontournable, paradigme d’un monde voué à une vitesse artificielle, d’une liberté enchaînée au coût du baril de pétrole. La conquête de l’espace terrestre se fait au prix d’une consommation au rythme effréné et d’une dépendance ravageuse.
La vitesse de l’automobile et la hauteur de l’avion laissent pourtant voir bien peu de choses à celui qui se déplace d’un point à l’autre, sans prendre la mesure du trajet parcouru et des variations d’échelle.
Au large des voitures et des avions, l’artiste lui arpente notre monde en deltaplane.

Dans un diaporama réalisée en 2005, Edouard Sautai mime La vie de château placé au volant d’une voiture de luxe, mais modèle réduit de supermarché. Les emblèmes d’une richesse ostentatoire et péremptoire sont vus à travers le pare-brise de cette voiture en plastique, qui parcourt au gré du montage différents hauts-lieux de notre histoire.
La succession des clichés reprend avec humour les tics du touriste ordinaire, dont l’œil découpe le pays en monuments à visiter, mesure les distances en temps de voiture, et se forge une mémoire artificielle à travers le filtre de ses albums photos.
La visite culturelle, le coût des voyages, la fatigue du déplacement, sont autant de manières dérivées et trompeuses de s’approprier des objets qui ne nous appartiennent pas, des lieux qui n’offrent que la vitrine d’un luxe sans partage.


Dans tous ces travaux, la simplicité délibérée des moyens techniques est un gage de justesse. Edouard vole avec pour seule énergie la force de l’air, et crée de ses mains un univers fragile où les repères vacillent. Les échelles de grandeur sont bouleversées, le déchet devient matériau de construction, le jouet un objet réel, et l’objet de consommation un jouet voué au rebut.
Des miniatures aux dessins en points, un pilier structurel et pourtant bien fragile de notre monde est ébranlé : celui qui met de côté l’enfance, ses jeux et ses jouets, son regard interrogateur. L’enfance n’est pas présente ici sous sa forme naïve et régressive. Elle s’infiltre subrepticement, invite à prendre de la distance avec notre monde familier, mais pour le regarder de plus près.




                                        Julia Peker.Décembre 2006